mercredi 16 mars 2016

Real, Kiyoshi Kurasawa


 Japon,  2014
Réalisation, Scénario : Kiyoshi KUROSAWA
Production : Takashi HIRANO
D’après l’œuvre de : Rokurô INUI
Compositeur : Kei HANEOKA
Image : Akiko ASHIZAWA
Montage : Takashi SATO
Chef décorateur : Takashi SHIMIZU
Casting : Takeru SATO, Haruka AYASE, Jô ODAGIRI, Miki NAKATANI, Shôta SOMETANI
Distribution : Version originale, Condor, Twins Japan, TBS
Durée : 2h17min
Sortie : 26 mars 2014



A
près un passage au Festival du Film Asiatique de Deauville et au Paris International Fantastic Film Festival, le nouveau film de Kiyoshi Kurosawa mérite qu’on s’y attarde. Une errance en pyjama entre le monde du rêve et du souvenir vers une chute aussi inattendue qu’imagée qui n’entrave pas le charme délicat de cette science-fiction.
Le réalisateur japonais parvient réellement à donner une certaine grâce à cette romance qui s’avère tourner en une véritable quête de soi. Une histoire d’amour en effet, puisqu’elle s’ouvre avec une promesse d’éternité : « je voudrais qu’on reste ensemble pour toujours », laquelle ouverture sera refermée et bouclée 2h17 plus tard. Pour tenir cette promesse, Koichi s’immisce dans l’inconscient de sa femme Atsumi alors dans le coma, pour tenter de la ramener à lui. Mais cette passion totalement équilibrée ne prend le pas ni sur le genre de science-fiction, ni sur l’enjeu principal sous-jacent qui lui est intimement lié : le réel.

Sous une musique à la monumentalité digne du 2046 de Wong Kar Wai, sans être envahissante pour autant ; Koichi se retrouve entre l’univers imaginé du manga qu’il dessine, celui fantasmé avec sa femme dans des sortes de rêves, ses flash-back et sa propre vie, chaque projection mentale s’interpénétrant. Kiyoshi Kurosawa affirme avoir remarqué que les mangas perdaient aujourd'hui les codes traditionnels qui étaient les leurs, pour aller vers des dessins beaucoup plus réalistes, en oubliant les visages stéréotypés qui les caractérisaient. La confusion entre cet univers fictif, provenant de l’imagination du dessinateur, avec ses souvenirs refoulés et sa propre vie, s’explique donc.

Mais c’est alors que le spectateur s’est familiarisé avec cet univers et que la résolution semble inéluctable que le film en prend le contre-pied. Toutes ces projections mentales se réunissent enfin pour en laisser voir l’origine, annoncée subtilement au début mais qui nous échappe cependant, pour entrer dans un monde psychanalytique. La question est donc bien celle du réel, qui par son absence en devient tout l’enjeu. Où est le réel par rapport à l’inconscient ? La désillusion vécue, mêlée à la jubilation du spectateur décontenancé, est à l’image du personnage principal regardant la ville qui se déconstruit devant ses yeux.   

Et l’ingéniosité de K. Kurosawa est bien de poser tout au long du parcours des motifs qui accrochent le spectateur et font la transition avec la deuxième partie. Cette subtilité réside également dans le jeu des acteurs, dont les répliques restent comme en suspens, se mouvant avec grâce, presque comme les « fantômes philosophiques » évoqués dans le film, qu’elle finit par devenir. Rien n’est dans la surenchère, si ce n’est le motif du plésiosaure décliné en pendentif, dessin, statuette dans la bibliothèque, maquette au musée et… images de synthèses. Mais il est presque indispensable comme fil directeur et déclencheur de la quête de Koichi, d’abord pour elle, puis pour lui.
Une preuve que science-fiction ne rime pas forcément avec superproduction. Le côté futuriste est d’ailleurs très discret au début et  arrive principalement avec les technologies qui permettent le contact entre les deux inconscients, puis s’installe progressivement dans le film. Cette douceur sur le fond est contrebalancée par un rythme dynamique, dans le montage de plans dont la longueur s’égalise avec les mouvements de caméra ou des personnages, coupés en cut ou par des fondus en tâches d’encre qui renforcent l’idée de passage vers le manga. La variété des lieux et décors rajoute au dynamisme (île, salle de gym, appartement, laboratoire, bureau) et à l’idée d’errance, tout en s’inscrivant dans un cadre, gravitant toujours autour de lieux symboliques : l’appartement et le laboratoire, avec une symétrie, une rigueur qui nous permet de garder nos repères, sans pour autant paraître redondant. Car cette symétrie autorise une progression, des espaces fermés, en sous-sols ou remplis de brume (de l’inconscience), associés à une composition totalement géométrique ; à une véritable jungle dans  un camaïeu de verts ; ces deux espaces étant découpés par les phases laboratoire-appartement. Cette composition rigoureuse permet le passage dans des considérations plus abstraites.

Le réalisateur, qui a touché à plusieurs supports (série B, court-métrage, téléfilm), sait ici exploiter tous les outils du cinéma pour exprimer tous les enjeux du long-métrage. Ses jeux avec la lumière, essence même du cinéma, sont particulièrement remarquables. Cette dernière, comme une sorte de présence divine ou comme dans un tableau de Hopper, à la fois remplit et fragmente les espaces. Kurosawa réalise par moments de véritables tableaux, par des plans qui se résument aux jeux de la lumière sur l’eau ou sur des rideaux.

      En somme, un film sans prétention qui parvient à surprendre le spectateur et le transporter totalement dans son univers fictif et fantastique, grâce à une mise en scène habile, tout en laissant une multiplicité de lectures possibles.



                     

                                          

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